Cyberflics : coup de filet ou coup de sac ?

On précise d’emblée ici que la traque sur internet de pédophiles de tous poils est parfaitement justifiée. A condition évidemment que ce soient des pédophiles. Et que la traque soit menée conformément à la loi.

Or le Matin Dimanche de ce matin fait des choux gras pour donner dans le sensationnel et au passage plaire aux cyberflics de l’administration vaudoise, toujours tapis derrière une souris et qualifiant une affaire récente d’affaire du siècle, ou plus exactement de réseau mondial de pédophiles …

Voyons donc un peu de plus près à quoi ressemble cette envolée lyrique du plus bel effet commercial en ces temps de vaches maigres même pour le volumineux hebd(r)omadaire.

Le dénommé Arnold Poot (on sait pas comment ça se prononce) le chef cyberflic vaudois qui tire plus vite que l’ombre de son portable a donc recensé 2299 adresses IP uniques. [Edit de 18 heures: on présente  l’intéressé comme le découvreur du po(o)t aux roses, mais en fait il a agi sur indications d’Interpol selon la RSR …]

Bien joué Poot. Ceci dit c’est une nouveauté technique que l’adresse IP unique dans un monde où la majorité d’entre elles ne le sont justement pas, et surtout vont grandir en nombre avec l’application du protocole IPV6. Mais bon on admettra cette information, puisque notre Poot la donne.

Et pour reprendre ses dires, repris eux-mêmes par le Matin, « nous devions agir vite, car nous savions que dans certains pays les fournisseurs d’accès ne conservent la trace des adresses IP que quelques mois, voire quelques semaines« . Plus loin il nous raconte que « sur les 78 pays touchés par cette affaire, trente ont demandé que les dossiers et les preuves leur soient envoyés afin d’ouvrir des poursuites« .

Enfin, juste pour le dessert, on apprend que l’ancien webmaster du site vaudois incriminé a été entendu comme témoin … au début de l’été passé. Donc en juin 2008.

Et qu’enfin quelques condamnations ont été prononcées et des gugusses arrêtés en Pologne .. mais pas encore ni incriminés ni condamnés. Sauterel, le porte-flingue des flics vaudois ajoute même que « c’est la plus grosse affaire de ce genre démantelée en Suisse« : 32 cas suspects mais pas 32 condamnations … 30 pays seulement (on aurait bien aimé savoir lesquels n’ont rien demandé et pourquoi, voici un élément important de l’enquête oublié par le Matin mutin …)

On veut bien que les procédures soient longues mais enfin ça ne fait pas encore l’effectif d’une classe scolaire de la belle époque où les enseignants enseignaient.

Et même si on prend le chiffre de 78 pays …. ramené au pourcentage sur le total des IP fièrement arborées comme prises de guerre de 2299, ça nous fait du 3.3 % de réussite potentielle très éventuelle. Car derrière un ordinateur, même de flic, peuvent se cacher plusieurs personnes … et derrière une IP se cachent souvent plusieurs ordinateurs.

Voilà donc qui devrait ramener les cyberflics à la dure réalité et le Matin avec : on ne sait trop quelle méthode Poot a employée, sans doute un de ces programmes mis grassement à disposition par une officine, ou alors le résultat assez peu performant du fruit de cogitations de futurs ingénieurs du nord-vaudois pas encore très secs derrière les oreilles.

Mais la moisson théorique est misérablement faible pour un site situé en pays vaudois.

En plus, il ne s’agit encore que de très potentiels auteurs qui avec l’usure normale des juges vont encore diminuer en nombre au fil des années. Bref, passer son temps derrière un écran des années durant et singulièrement pendant plus de 18 mois pour sortir de façon assez aléatoire 2299 adresses IP ne relève pas du miracle de l’intelligence mais du boulot de tâcheron pas très subtil .

En plus, pourquoi celles-ci et pas d’autres ? quel critère de tri ?  On a furieusement l’impression que pour se faire mousser ils ont besoin du Matin et de temps en temps qu’ils secouent les numéros comme dans un sac de loto.

En tous cas les chiffres qu’ils donnent font peur : personne n’est à l’abri d’une bourde monumentale de leur part, et ce sont les chiffres et les explications qu’ils donnent naïvement qui l’attestent ! les cybercriminels ont encore de beaux jours devant eux et les victimes parfaitement innocentes « d’erreurs de tri » du mauvais sang à se faire.

Sans parler de la légalité des méthodes employées pour la collecte.

PS : quant au webmaster qui ne sait rien et ne voit rien …. et dont on pirate un coin du site  dans lequel il ne va plus …  ça relève un peu d’un mauvais conte d’Andersen, ou alors il faut qu’il s’achète très vite des lentilles plus fortes car les statistiques de fréquentation sont précises,  même pour un endroit caché dans un site. Et quid de l’hébergeur pendant qu’on y est, et du réseau filaire par lequel tout transite ?…

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Catégorie: A la Une, Justice & Flicaille

Commentaires (5)

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  1. Michelle dit :

    Comme toi, j’ai été surprise d’entendre sur la TSR ce policier dire que tout a démarré en mai 2008…

    Et la nouvelle n’est pas si récente, des sites en anglais en parlaient dès le 17 juin
    http://polskieradio.pl/thenews/international/artykul110325_swiss_polhttp://www.upi.com/Top_News/2009/06/17/Polish-police-arrest-31-pedophile-suspects/UPI-65721245259331/ice_aid_in_arrest_of_31_polish_pedophiles.html

    Sans doute qu’à cette date, les journalistes romands étaient trop occupés à découvrir qui pourrait être candidat à une élection qui aura lieu en septembre!

    • kalvin dit :

      Michelle, ils ont visiblement besoin de pub au Matin à l’approche de l’été. Sur le fond, je ne comprends pas ce délai non plus, ou bien on cherche et on le fait vite et bien ou bien on joue à chercher … et pendant ce temps les sinistres oiseaux ont largement le temps de changer d’adresses.

  2. Claudia dit :

    Mon petit grain de sel, peut-être impertinent:
    Nos cyber « Longtarin » vaudois se doivent de prouver une certaine compétence en la matière pour occulter l’affaire qu’ils n’ont pu résoudre à la Sallaz, dans les murs de la RSR.
    Étaient-ils pilotés par les juges d’instructions en charge de l’affaire pour ne rien découvrir ? Il est remarquable de constater que nos chers « Longtarin » s’en sortent lorsque qu’ils reçoivent des infos de l’extérieur et quand l’affaire est valdo-vaudoise, bizarrement, ils ne trouvent rien. Il ne manque plus que Rantanplan….

  3. Stéphane Muster dit :

    Je trouve toujours savoureux de tomber sur ce genre d’article au hasard d’une recherche sur la toile et reste admiratif (non sans une certaine ironie) de l’énergie que certaines personnes mettent à démolir le travail des autres.

    Ayant une bonne connaissance du domaine judiciaire en générale et de la manière de travailler de la police cantonale en particulier, je m’étonne qu’en introduction et conclusion de votre article vous laissiez entendre que les investigations ont été menées au petit bonheur la chance et tout cela au mépris de toute procédure pénale.

    Mais il est vrai que les flics vaudois sont connus pour être des cowboys sans foie ni loi et que les personnes qui se sont connectées sur la partie cachée du site contenant les fichiers pédophiles, sont arrivées là par hasard, d’où d’importantes erreurs de tri potentielles et une récolte d’adresses IP aléatoire…

    Quant au caractère unique d’une adresse IP, on dira que vous mélangez allégrement les dires journalistiques, pas forcément très bien amenés j’en conviens, avec des notions techniques.

    Au sein d’un même réseau, je n’ai personnellement jamais vu deux machines avoir la même adresse IP au même moment (hors peut-être dans des cas de piratages ou de mauvaise gestion de la part de l’administrateur système, mais c’est une autre histoire 🙂 Je ne vois pas bien ce qu’IPv6 (le soi-disant sauveur du net depuis pratiquement 15 ans et dont le déploiement est aussi rapide que la venue de Godot) viendrait compliquer en augmentant l’espace d’adresses IP disponibles.

    Certes, derrière une adresse IP il peut y avoir plusieurs ordinateurs, derrière un ordinateur plusieurs utilisateurs. Mais, une enquête ne s’arrête pas à la seule récolte et identification d’adresses IP. Tout cela demande du temps et des moyens, d’où le sentiment d’une enquête lente, qui contraste avec la rapidité généralement véhiculée par les séries télévisées actuelles.

    Vous désirez une lutte plus efficace et rapide ? Demandez des moyens aux politiciens, les policiers font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont et les contraintes qui leur sont imposées. Laissez travailler des inspecteurs et inspectrices qui doivent visionner d’insoutenables images et font un formidable travail dans la chasse aux prédateurs!

    • kalvin dit :

      Cher Monsieur Muster,

      je trouve dommage que vous m’écriviez depuis le réseau officiel de l’Etat de Vaud avec une adresse mail sur Yahoo France.

      Et avec le nom usuel qui figure sur les spécimens publicitaires de cartes de crédit et qui veut dire échantillon en allemand…. mais bon, sans doute avez-vous vos raisons.

      Les flics vaudois ont un foie souvent défectueux en effet, mais ne sont pas sans foi ni loi …

      En revanche, cause de la première constatation, ils sont très souvent au bistrot. Fait indéniable et public.

      Sur les IP statiques ou dynamiques, vous confirmez ce que je dis. Pour le surplus, les autres moyens d’identification de l’enquête ne m’échappent pas, mais vous permettrez que dans les chaumières on doute des capacités des cyberflics à faire un ménage adéquat.

      En plus, certaines des investigations sont faites en violation de la loi, car sur la base d’infiltrations sous pseudos et fausses identités non spécifiquement ordonnées par un juge …

      PS: moi je vous laisse travailler, mais j’émets simplement quelques petites réserves. Je ne suis pas le seul d’ailleurs, puisque même le TF l’a encore fait récemment…

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